Entrevue du JCM avec Annatu Ben-Lawal, Directrice de projet de WELI

Anatu Ben-Lawal est la directrice de projet du Programme pour les moyens d’existence et l’entrepreneuriat des femmes (WELI) pour Africa Skills Hub (ASH). Elle a passé les 10 dernières années à travailler dans le domaine du développement avec des organisations non gouvernementales et des entreprises sociales au niveau de la communauté, du district et du pays. Elle est la fondatrice et la directrice générale de Social Innovation Africa et se concentre sur l’entrepreneuriat social ainsi que sur le travail avec les jeunes femmes et les adolescentes. Aujourd’hui, j’ai le plaisir de lui passer une entrevue pour en savoir plus sur ce qu’elle fait pour le programme et ce qui la motive à faire ce genre de travail.

Comment vous décririez-vous à quelqu’un qui ne vous a jamais rencontré?

Eh bien, je suis en partie Nigériane, en partie Ghanéenne et mon père était diplomate, donc je me décrirais comme une voyageuse en série!

En termes simples, quel est votre rôle au sein du programme WELI?

Je suis la directrice de projet de WELI, qui est mis en œuvre par Africa Skills Hub (ASH) en partenariat avec CWY-JCM. J’ai participé à la conception du programme et je supervise maintenant la mise en œuvre de notre conception. Je m’assure que tous les éléments clés du programme fonctionnent correctement. Par exemple, je cherche toujours à multiplier l’effet de notre travail en faisant participer davantage de partenaires, en obtenant une plus grande couverture médiatique et en touchant autant de jeunes femmes et d’adolescentes que possible. Nous avons un programme très endogène qui est mis en œuvre localement par ceux qui l’ont créé. Nous nous attaquons aux normes culturelles et sociales qui constituent un défi pour l’entrepreneuriat féminin. Nous le faisons en mettant d’abord en évidence les normes positives qui aident les femmes à créer leur propre entreprise, mais aussi en examinant d’un point de vue très objectif les origines des normes plus difficiles auxquelles les femmes sont confrontées lorsqu’elles essaient de devenir entrepreneures. Nous n’essayons pas de dire à qui que ce soit ce qui est bien et ce qui est mal. Mon travail consiste vraiment à m’assurer que tout se passe bien et que ces femmes gagnent de la confiance et disposent de tous les outils nécessaires pour devenir durables et innovantes dans leurs moyens de gagner leur vie.

Quand avez-vous réalisé que vous vouliez travailler dans le domaine du développement?

J’ai passé beaucoup de temps en Europe quand j’étais plus jeune, à voyager avec ma famille, et quand je suis revenu, j’ai eu du mal à comprendre pourquoi l’Afrique est comme elle est : Pourquoi les ressources ne sont-elles pas distribuées équitablement? Pourquoi les femmes et les filles luttent-elles? Pourquoi y a-t-il tant de défis à relever ici qui n’existent pas là où j’étais, en Europe? Ce sont quelques-unes de ces éternelles questions que tout le monde se pose, je pense, dans le domaine du développement. Cela m’a incité à commencer à réfléchir aux solutions nécessaires pour résoudre ces problèmes.

Pourquoi les programmes destinés aux adolescentes et aux jeunes filles sont-ils devenus l’une de vos priorités?

J’ai vécu une expérience où je travaillais en Sierra Leone sur les mutilations génitales féminines (MGF) et où j’ai vraiment commencé à comprendre les problèmes profondément enracinés qui tournent autour de cette pratique. Ce fut, pour moi, un réveil spirituel. Je ne peux pas vous décrire ce que j’ai vécu dans le contexte de cette entrevue, mais cela m’a certainement ouvert les yeux et a changé ma vie. J’ai vu des femmes de tous âges, qui avaient survécu à des atrocités telles que les soi-disant « chasses aux sorcières », les guerres et d’autres terribles souffrances, dire des choses comme : « Oui, cela m’est arrivé. J’ai été violée pendant la guerre, mon corps a été mutilé ». Ce sont des expériences traumatisantes à écouter. Cela s’est passé alors que nous organisions une veillée aux chandelles pour les victimes de la guerre, et c’était un espace où elles pouvaient en parler librement. À partir de ce moment, j’ai su que je voulais faire ce genre de travail avec les femmes pour le reste de ma vie. Depuis, les femmes et les entreprises sociales sont mes domaines d’expertise. Je travaille avec des femmes depuis 10 à 15 ans et j’ai pu constater les avantages de l’entrepreneuriat féminin. Aujourd’hui, je suis ravie de me concentrer sur l’avenir du travail et sur l’élimination des normes de genre pour permettre à davantage de femmes de participer au marché mondial.

Quels sont certains des services clés offerts par WELI qui ne sont pas offerts actuellement et pourquoi ces éléments sont-ils importants?

Ce que nous essayons de faire différemment avec ce programme, c’est d’offrir une trousse complète. Si vous lancez un programme dans une ville conservatrice et que vous dites : « Nous allons former votre fille sur la violence sexuelle et fondée sur le genre », la plupart des membres de la communauté s’y opposeraient ou, au moins, hésiteraient. Cependant, à WELI, nous avons inclus cette discussion dans le cadre d’un incubateur de l’entrepreneuriat et démontré qu’il s’agit d’une discussion essentielle pour une jeune femme entrepreneure. Nous avons créé des espaces sécurisés réservés aux femmes, où elles peuvent discuter des défis auxquels elles sont confrontées en tant que femmes. Elles parlent de culture et d’entrepreneuriat fondé sur le genre, et nous essayons de ne pas orienter la conversation, puisque c’est leur espace à utiliser comme elles le souhaitent.

Comment restez-vous motivée pour continuer à avoir des discussions stimulantes sur la violence sexuelle et fondée sur le genre, en particulier lorsqu’elles sont parfois émotionnellement éprouvantes, controversées ou difficiles à mener?

Je pense qu’en ce qui me concerne, j’ai toujours considéré qu’il y avait beaucoup de désinformation et un manque général de sensibilisation. Parfois, lorsque l’on parle à ces communautés et que l’on examine certaines de leurs normes traditionnelles, on s’aperçoit qu’elles imposent des restrictions sur ce qu’une femme peut ou ne peut pas faire. Il devient important de remettre en question ces notions, et c’est un travail nécessaire qui doit être fait si nous voulons avoir un effet et voir la fin de divers comportements nuisibles. Une fois que l’on a compris qu’il y a une raison pour laquelle nous sommes là où nous sommes, et que la plupart des problèmes auxquels nous faisons face aujourd’hui sont les conséquences des générations précédentes, il devient plus facile de remettre en question les normes qui ont des conséquences négatives sur les femmes. Je pourrais faire cela pour le reste de ma carrière. Parfois, on peut en voir les effets instantanément, notamment avec les filles et les femmes qui ont été inspirées par ces discussions. Je constate parfois que ces communautés n’ont jamais vu de femmes et de filles capables d’être elles-mêmes, mais lorsqu’elles le font, elles deviennent des défenseures du changement, et cela peut être très puissant. Aujourd’hui plus que jamais, les gens sont prêts à écouter, et nous utilisons cette plateforme pour mettre en œuvre de grandes initiatives.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur les partenaires locaux avec lesquels vous travaillez, sur leur rôle et sur la manière dont ils travaillent?

Nous travaillons avec un partenaire local expérimenté, Behasun Integrated Development Organization, également connue sous le nom de BIDO, qui est réellement engagé dans le développement local et travaille dans les communautés et parmi les langues locales depuis très longtemps. Ce partenaire facilite l’engagement des hommes, notamment dans les communautés islamiques, et les incite à s’engager à briser les normes de genre. Il crée des dialogues et des scénarios qui aident les gens à comprendre pourquoi il importe que les femmes aient accès aux mêmes possibilités que leurs homologues masculins. BIDO se penche également sur les causes profondes des problèmes liés au genre, tels que la violence sexuelle et fondée sur le genre, et sur la manière dont nous pouvons commencer à nous y attaquer. Il est impliqué dans de nombreux projets innovants : le plus récent étant un véhicule muni d’une radio mobile conçu en réponse à la COVID-19, et qui permet d’atteindre efficacement davantage de communautés. BIDO s’associe à des projets tels que WELI pour se rendre dans les communautés et proposer des formations et faire de la sensibilisation sur divers sujets.

Parfois, les projets de développement peuvent prendre beaucoup de temps avant de produire des résultats. Est-ce qu’il y a des petits résultats ou des résultats immédiats au jour le jour qui vous motivent?

Je pense que c’est la raison pour laquelle je m’amuse le plus avec ce projet. Ce matin, lorsque je suis arrivée à l’atelier de l’incubateur, il y avait une dame en situation de handicap physique qui était tombée plus tôt dans la journée et qui ne pouvait pas venir. Je me suis arrêtée pour lui rendre visite ainsi qu’à sa mère; elles m’ont dit à quel point elle était heureuse de participer au programme. Elles m’ont montré certaines des herbes qu’elles cultivent pour gagner leur vie et toutes leurs autres entreprises! Le lundi était le premier jour de formation, et les femmes ne voulaient pas partir quand nous avons terminé. Elles sont restées tard pour discuter, se faire des amies et rencontrer tout le personnel. Même si nous n’en sommes qu’au début du programme, nous pouvons voir à quel point tout le monde est enthousiaste à l’idée d’avoir une telle possibilité. Nous partageons des histoires étonnantes sur la résilience des survivantes de la COVID-19 et sur le sentiment d’autonomie que leur procure ce programme. L’une des femmes vient d’aussi loin que quatre heures de route pour participer, ce sont donc des indications très précoces que ce programme est bien accueilli, et cela me motive!

Si je t’appelais sur WhatsApp un jour de semaine normale, où serais-tu et que ferais-tu?

Je serais probablement dans l’une des régions du projet, donc soit la région de la Volta au Ghana, soit la région de Theis au Sénégal. Je suis très attachée à la communauté, au village et aux endroits locaux; je viens même d’emménager dans un petit village! Je serai toujours dans la communauté. Ainsi, si je ne suis pas en train de suivre une formation ou de parler avec les filles, je suis soit en train de dialoguer avec les leaders traditionnels ou traditionnelles, de discuter avec les partenaires sur le terrain ou d’explorer de nouveaux partenariats à l’université. Oh, et j’aime aussi rendre visite aux personnes impliquées dans le programme à leur domicile!

Qui sont les femmes qui participent au programme WELI? Pourriez-vous me parler un peu de celles qui s’inscrivent et s’intéressent au programme ?

Les femmes qui participent au programme WELI nous impressionnent énormément. Je vais être honnête et dire qu’elles ont besoin d’aide pour acquérir des compétences et ainsi de suite, mais elles viennent toutes parce qu’elles voient que nous avons quelque chose de très important à offrir, qu’il s’agisse de connaissances ou de formations qui peuvent améliorer leur vie et leur donner confiance en elles. Les femmes qui participent viennent de milieux très différents, mais elles sont toutes unies par le sentiment qu’il y a un grand besoin de changement et qu’elles peuvent améliorer leur position socio-économique, leur position culturelle et leurs moyens d’existence.

Pourquoi la reconstruction de l’entrepreneuriat post-COVID au Ghana et au Sénégal est-elle importante pour les femmes?

Il y a quelque chose dans le fait de donner du pouvoir aux femmes et de les aider à trouver leur voix qui est bénéfique pour l’ensemble de la communauté. Nous avons décidé de le faire avec les femmes parce qu’en fin de compte, les femmes ont été marginalisées pendant longtemps.

Si l’on regarde l’histoire des femmes en Afrique, l’une des choses que les gens ne comprennent pas, c’est le peu de perspective entrepreneurial qui existe pour elles en Afrique, et c’est pourquoi nous n’avons pas d’écosystème entrepreneurial fort pour elles. Ce n’est pas pris en compte dans notre éducation, de sorte que les choses qui semblent normales dans d’autres endroits ne se traduisent pas bien ici. En examinant les politiques d’entrepreneuriat, vous verrez que les besoins des femmes ne sont pas pris en compte dans ces politiques, même si nous savons qu’une femme entrepreneure travaille différemment et a des besoins différents. Parmi les exemples, citons la garde d’enfants, le congé de maternité et l’accès aux financements. Les femmes représentent la majorité des personnes entrepreneures dans les petites et microentreprises et offrent souvent du soutien important à leur famille.

En ce moment à Tamale, qu’est-ce qui soulève le plus d’enthousiasme chez les femmes qui se sont inscrites au programme WELI?

Certaines femmes viennent de milieux où on leur a dit très tôt qu’elles ne pouvaient pas faire certaines choses parce qu’elles étaient des femmes, et le fait de voir des exemples de femmes en tant que leaders les a vraiment inspirées. Elles commencent à se sentir habilitées, et vous seriez surpris de voir combien d’entre elles réalisent maintenant qu’elles ont une voix. Elles sont enthousiasmées par les possibilités, et avec raison. Les possibilités sont illimitées pour elles.

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